Archive pour mars 2011

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Nouvelle: Toros Bravos

29 mars 2011

Toros Bravos

 

«L’Église ne consentit à tolérer les courses de taureaux que lorsqu’il fut

convenu que chaque taureau n’apparaîtrait qu’une fois dans l’arène.

Si l’art des courses de taureaux était permanent, il pourrait être un des arts

majeurs, mais il ne l’est pas. C’est un art lié à la mort, et la mort le balaie.»

Ernest Hemingway, La mort en après-midi

 

 

 

Je suis désolé.

 

Je suis désolé car aujourd’hui, on m’a élu pour combattre et j’en ai tiré de l’orgueil. Ça m’était égal, aujourd’hui ou un autre jour. Personne n’aime la guerre, mais puisque je me croyais guerrier, la guerre devait bien finir par arriver.

 

Je suis désolé d’avoir été le dernier dans les corrals. D’avoir meuglé d’impatience en entendant les clameurs de la foule qui vous adulait avant moi. D’avoir cru que vous étiez tous des faibles parce qu’aucun d’entre vous n’avait survécu à l’arène. D’avoir eu hâte que le piège se referme derrière moi. D’avoir cru que c’était un défi pour me sélectionner, moi, brave entre les lâches.

 

Je suis désolé d’avoir considéré que le sable m’appartenait. D’avoir cru que nous dominions le sol dont les hommes ont tant besoin. De les avoir crus frêles parce que graciles. Que celui-ci n’était qu’un fou endimanché qui ignorait le danger vers lequel il se jetait.

 

De m’être laissé tromper par la grande cape écarlate qu’il agitait, croyant voir un drapeau pour mon territoire. De n’avoir pas saisi pourquoi ma cible tournait autour, par-dessus moi. De n’avoir pas appris des trois premières charges et d’avoir foncé à nouveau. D’avoir voulu courir plus vite, plus fort. De n’avoir rencontré que le vide et pourfendu des mirages volatiles.

 

De n’avoir pas compris tout de suite que les applaudissements ne m’étaient pas destinés et que la marée humaine se moquait de moi.

 

D’avoir compris trop tard que ce n’était pas un duel, mais un sacrifice.

 

Je suis désolé pour la douleur qui me traverse le dos, là où les crochets s’enfoncent dans mes vertèbres. De m’être laissé décoré les flancs de banderillas multicolores comme un bouffon domestique. Pour le sang qui ruissellle le long de mon corps et fait briller mon supplice sous le soleil.

 

De m’être juré de ne jamais fuir ni faillir.

 

De m’être m’effondré, une patte à la fois.

 

Je regrette le pâturage où j’ai grandi, avant que ma vie ne soit que souffrances et ovations. D’avoir mal toléré l’ennui des montagnes et la constance du ciel. Je regrette d’avoir prêté oreille aux rumeurs de matadors éventrés et du triomphe de notre race. De m’être laissé trimballé sur des miles de plaza en plaza. De m’être dit qu’il fallait bien se rendre quelque part.

 

D’avoir rêvé que mon sang était celui de la plus vieille et noble lignée du règne animal. Je suis désolé, mes frères, car personne n’a jamais vraiment eu peur de nous. Je suis désolé que nous ne soyons pas à la hauteur de notre mythe. Que nous ne soyons que de vulgaires bêtes de cirque.

 

Je suis désolé que les hommes soient plus intelligents que nous. Qu’ils sachent faire un pas en avant, puis un pas en arrière. Qu’ils sachent danser alors que nous ne savons que charger.

 

De m’être si bien battu alors que ni l’adversaire ni le public n’en valaient la peine.

 

Pour la honte qui me donne des hauts-le-coeur. Pour mes derniers instants de dignité perdus dans la nausée.

 

Je suis désolé.

 

Désolé de n’avoir été que le taureau que je suis.

 

Désolé d’avoir cru qu’après celui-ci, il y aurait d’autres combats.

 

 

Voisine3

 

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