Manifeste du ninja
Je ne suis pas un homme. J’ai autant envie d’être un homme que de n’être rien.
Je ne suis pas un objet. Je ne suis pas mon corps. Je ne suis pas ma personnalité. Je ne suis pas mon profil facebook. Je ne suis pas la somme de mes statuts, billets et liens partagés. Je ne peux pas être divisée. Je préfère l’inexistence sociale à une existence partielle. Je préfère me cacher plutôt que de n’être que ce que j’affiche.
J’ignore ces règles jamais écrites qui changent tout le temps. Pour les comprendre, il faut les faire soi-même. Je ne suis pas une faiseuse de règles. Je suis une suiveuse. Un mouton résigné. Je bêle donc je suis? Non. Je préfère me la fermer. Si j’étais un homme, je serais devenu prêtre. Je serais un prêtre silencieux. Les fidèles me fixeraient par en-dessous, attendant mon sermon. Vous en dites quoi, monsieur le curé? Je les regarderais me regarder et je m’en irais sans me retourner. L’ultime sermon. De toute façon, les gens n’écoutent pas. Je les comprends. Qui suis-je pour supposer que mes propos soient compétitifs avec ceux des autres? Le monde m’est inintéressant. Je ne vois pas pourquoi j’intéresserais le monde.
Je suis une femme voilée. Quand j’attends l’autobus, les gens s’efforcent de ne pas me regarder. Ça attire l’attention, refuser de se montrer. Je suis peut-être moche. Ou pas. Que je sois jeune et jolie, ça ne vous regarde pas. J’ai la liberté de ne pas me laver les cheveux. Il y en a qui se promène tout nu. Après un bout, on ne les remarque plus. De moi, vous ne saurez rien. Je suis cachée, jamais cochée. Je ne suis pas un dossier archivé. Dans votre tête, je reste inachevée.
Je n’ai pas honte, rien à cacher. Je me cache par fierté, comme on met une combinaison sur un coffre-fort. Je me masque comme un super-héros. Comme un ninja qui frappe dans l’anonymat. Les hippies et les punk ont eu leur époque. Il ne reste que le hidjab pour m’affirmer.
Je veux être dissociée de mon œuvre. Dissociée de mon voile. Dissociée de ces voitures qui brûlent. Dissociée de ces féministes et de ces anorexiques. J’en ai assez de me faire croire que je suis bonne, fine et capable. Que quand on veut on peut. Qu’il suffit de demander pour recevoir et qu’on récolte ce que l’on sème.
J’accepte mon impuissance et je veux que tout le monde le sache.
Note de la rédaction : Le Manifeste du ninja est le texte à l’origine du mouvement Nin-jab, apparu à Montréal dans les années 10. Les nin-jab ont été les premières non musulmanes à porter le voile. Le mouvement a gagné l’ensemble de la population féminine occidentale vers le milieu de la décennie, après que le foulard soit apparu sur les podiums de prêt-à-porter des plus grandes marques comme Chanel et Marc Jacobs.
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