La folle avec un bâton de baseball
C’est une localité mal située. Un peu trop au nord pour être habitable. Un peu trop au sud pour être abandonnée.
Le garage et le dépanneur ont des annonces géantes placardées sur leur devanture. La quincaillerie et le marché, où tout le monde va tout le temps, multiplient les affiches aux couleurs criardes. C’est pour que l’hiver, elles puissent être repérées à travers le blizzard.
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Le déneigeur ne fréquente plus personne depuis trois ans. Il est allé dans une soirée dansante, une fois. Un peu trop de boisson, un peu trop de joie. Des «bonne année grand nez» un peu trop insistants. La bave sur son veston. La honte, l’humiliation. Les seuls flash de souvenir qui lui restent sont les commentaires moqueurs des accompagnateurs de Nez Rouge qui lui parvenaient de la banquette avant.
Depuis, il se terre dans sa déneigeuse. Il n’a pas de voiture et son entrée à lui, jamais il ne la nettoie.
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Les plus riches se sont construits autour d’un lac en hibernation. Un lac gelé en forme de haricot. Les quais ne servent à rien. Utilitaires et inutiles, figés dans un demi-mètre de glace. Vue de haut, l’étendue a des airs de bouche édentée.
Quand sa surface est nettoyée, le lac gelé reflète le ciel, tel un miroir à échelle communautaire qui se transforme en patinoire municipale pendant le temps des Fêtes. Les résidents reçoivent leur famille et les rires de la marmaille des uns fait écho à ceux des autres.
À Noël, on se sent coupable. Quand on se rappelle que dans le temps, à la même période, on se faisait la bise. Même si on n’est plus sûr de combien de becs sur combien de joues.
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Les gens disent qu’on sait qu’on est rendu dans la vallée du lac à cause du vent qui la hante. Son sifflement fluide, continu. Aigu comme une voix de femme.
Les gens qui s’y connaissent savent que c’est faux. Le vent dans la vallée est le même que partout ailleurs. La vraie différence, c’est qu’en temps normal il n’y a pas d’enfant dans les rues. Pas de cri ni de rire pour couvrir son chant.
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Il y a des familles qui se détestent pour des histoires de hockey bottine mais ne le savent pas parce qu’ils vivent à différentes extrémités du lac. La rancune des jeunes hommes ne peut ni s’éteindre ni grandir. Elle reste fossilisée de chaque côté. Isolée comme deux cocottes ennemies qui ne remonteront jamais dans l’arbre qui les a fait rivales. Vingt ans plus tard, ensevelis dans leur cabane par la dernière rafale, les vieux hommes continuent d’ignorer qu’ils s’en veulent encore.
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Un jour, la secrétaire du CLSC a traîné un bâton de baseball jusqu’au milieu du lac et s’est mise à frapper contre la glace comme si sa vie en dépendait. Quand les policiers sont arrivés, une fissure commençait à se dessiner autour du point d’impact sans que la plaque ne cède.
-Bon madame, je vais vous demander de déposer votre bâton tranquillement.
-Vous pouvez pas m’empêcher. La glace, c’est pas une personne pis c’est pas une propriété.
-Peut-être mais le bâton y’est pas à vous. Pis vous allez fragiliser la surface et y a du monde qui patine à ce temps-ci de l’année.
-Je m’en fous, grogne la folle. Elle saute à pieds joints sur l’épicentre de la fissure. Envoye, casse.
-Si vous arrêtez pas on va être obligés de vous neutraliser. On est tenus de par la loi de vous empêcher de vous faire du mal.
-Je m’en fou-e.
Elle tombe à genoux et essuie les larmes qui lui gèlent la figure.
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Au premier stop, le conducteur l’observe depuis le rétroviseur.
-Vous savez madame, c’est pas parce que vous faites des heures supplémentaires pis du bénévolat que ça vous donne le droit de faire n’importe quoi. C’est comme les points de démérite. Vous pouvez pas en gagner, vous pouvez juste en perdre.
Elle regarde la porte sans poignée, le grillage qui la sépare des policiers.
-De toute façon, y a pas un criss de bâton qui marche.
Au poste, les agents constatent qu’elle n’a pas de casier judiciaire. Pas de dossier psychiatrique, pas de squelette dans le placard. Juste un peu trop de vêtements chauds par rapport à la moyenne planétaire.
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Certains diront que les gens dans la vallée du lac sont fous. Les autochtones de l’endroit vénéraient les orages et aujourd’hui, les chasseurs se réunissent parfois dans une clairière et se mettent à tirer en l’air, partout, pour aucune raison. Les gens qui s’y connaissent diront que c’est pour couvrir le bruit du vent. C’est pour ne pas devenir fou de l’absence des enfants.
Voisine3
