Archive pour décembre 2010

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Nouvelle: La folle avec un bâton de baseball

20 décembre 2010

La folle avec un bâton de baseball

 

C’est une localité mal située. Un peu trop au nord pour être habitable. Un peu trop au sud pour être abandonnée.

Le garage et le dépanneur ont des annonces géantes placardées sur leur devanture. La quincaillerie et le marché, où tout le monde va tout le temps, multiplient les affiches aux couleurs criardes. C’est pour que l’hiver, elles puissent être repérées à travers le blizzard.

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Le déneigeur ne fréquente plus personne depuis trois ans. Il est allé dans une soirée dansante, une fois. Un peu trop de boisson, un peu trop de joie. Des «bonne année grand nez» un peu trop insistants. La bave sur son veston. La honte, l’humiliation. Les seuls flash de souvenir qui lui restent sont les commentaires moqueurs des accompagnateurs de Nez Rouge qui lui parvenaient de la banquette avant.

Depuis, il se terre dans sa déneigeuse. Il n’a pas de voiture et son entrée à lui, jamais il ne la nettoie.

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Les plus riches se sont construits autour d’un lac en hibernation. Un lac gelé en forme de haricot. Les quais ne servent à rien. Utilitaires et inutiles, figés dans un demi-mètre de glace. Vue de haut, l’étendue a des airs de bouche édentée.

Quand sa surface est nettoyée, le lac gelé reflète le ciel, tel un miroir à échelle communautaire qui se transforme en patinoire municipale pendant le temps des Fêtes. Les résidents reçoivent leur famille et les rires de la marmaille des uns fait écho à ceux des autres.

À Noël, on se sent coupable. Quand on se rappelle que dans le temps, à la même période, on se faisait la bise. Même si on n’est plus sûr de combien de becs sur combien de joues.

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Les gens disent qu’on sait qu’on est rendu dans la vallée du lac à cause du vent qui la hante. Son sifflement fluide, continu. Aigu comme une voix de femme.

Les gens qui s’y connaissent savent que c’est faux. Le vent dans la vallée est le même que partout ailleurs. La vraie différence, c’est qu’en temps normal il n’y a pas d’enfant dans les rues. Pas de cri ni de rire pour couvrir son chant.

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Il y a des familles qui se détestent pour des histoires de hockey bottine mais ne le savent pas parce qu’ils vivent à différentes extrémités du lac. La rancune des jeunes hommes ne peut ni s’éteindre ni grandir. Elle reste fossilisée de chaque côté. Isolée comme deux cocottes ennemies qui ne remonteront jamais dans l’arbre qui les a fait rivales. Vingt ans plus tard, ensevelis dans leur cabane par la dernière rafale, les vieux hommes continuent d’ignorer qu’ils s’en veulent encore.

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Un jour, la secrétaire du CLSC a traîné un bâton de baseball jusqu’au milieu du lac et s’est mise à frapper contre la glace comme si sa vie en dépendait. Quand les policiers sont arrivés, une fissure commençait à se dessiner autour du point d’impact sans que la plaque ne cède.

-Bon madame, je vais vous demander de déposer votre bâton tranquillement.

-Vous pouvez pas m’empêcher. La glace, c’est pas une personne pis c’est pas une propriété.

-Peut-être mais le bâton y’est  pas à vous. Pis vous allez fragiliser la surface et y a du monde qui patine à ce temps-ci de l’année.

-Je m’en fous, grogne la folle. Elle saute à pieds joints sur l’épicentre de la fissure. Envoye, casse.

-Si vous arrêtez pas on va être obligés de vous neutraliser. On est tenus de par la loi de vous empêcher de vous faire du mal.

-Je m’en fou-e.

Elle tombe à genoux et essuie les larmes qui lui gèlent la figure.

*

Au premier stop, le conducteur l’observe depuis le rétroviseur.

-Vous savez madame, c’est pas parce que vous faites des heures supplémentaires pis du bénévolat que ça vous donne le droit de faire n’importe quoi. C’est comme les points de démérite. Vous pouvez pas en gagner, vous pouvez juste en perdre.

Elle regarde la porte sans poignée, le grillage qui la sépare des policiers.

-De toute façon, y a pas un criss de bâton qui marche.

Au poste, les agents constatent qu’elle n’a pas de casier judiciaire. Pas de dossier psychiatrique, pas de squelette dans le placard. Juste un peu trop de vêtements chauds par rapport à la moyenne planétaire.

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Certains diront que les gens dans la vallée du lac sont fous. Les autochtones de l’endroit vénéraient les orages et aujourd’hui, les chasseurs se réunissent parfois dans une clairière et se mettent à tirer en l’air, partout, pour aucune raison. Les gens qui s’y connaissent diront que c’est pour couvrir le bruit du vent. C’est pour ne pas devenir fou de l’absence des enfants.

 

Voisine3

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Nouvelle: Il y a des trous dans le plafond

12 décembre 2010

Il y a des trous dans le plafond

 

Il y a des trous dans le plafond. Des trous ronds de deux pouces de diamètre. On nous met en garde contre ce genre d’établissement: y entrer, c’est remettre son sort entre les mains de la chance. Entre les murs d’un étau capricieux. Parce que les plafonds sont les planchers des étages supérieurs. Trois étages, trois parquets en bois, superposés avec des trous alignés les uns sur les autres à l’horizontal ou en oblique. On les bouche avec des pots de chambre, des meubles ou des chiffons. Des guenilles que les gamins s’amusent à enlever pour espionner les voyageuses de l’étage du dessous.

 

Au rez-de-chaussée, on danse, on boit, on meurt. On apprend qu’une balle à l’abdomen, ou dans le dos, ce n’est pas la fin du monde. Ça se retire, ça se recoud. Pourvu que l’opération soit faite dans les heures qui suivent.

Au second, une des chambres héberge un joueur et sa complice. Toujours elle observe la partie qui se déroule en-dessous par les brèches dans le plancher. Ils ont un signal. Quand il se gratte le lobe d’oreille gauche, c’est qu’il est en train de perdre. Alors elle descend pour distraire les adversaires le temps qu’il triche un peu. Trop souvent, il affronte des fermiers ou des borgnes. Des rivaux qui n’ont aucune chance. Ce n’est pas tous les soirs qu’il a besoin d’elle. Quand il rentre se coucher au lever du jour, elle fait semblant de dormir. Elle fait semblant qu’elle n’a jamais besoin de lui.

Au troisième, une vieille dame habite en permanence la plus grande chambre. C’est son étage. Pas de jeu, pas d’amour. Pas de chicane. Pas de compromis, pas de danger. Elle espionne la complice qui espionne le joueur. Elle aussi elle regarde par les trous, quoiqu’ils soient moins nombreux. Il y a moins de chance qu’une balle se rende jusqu’au troisième. Moins de risque de se trouver vis-à-vis d’une nouvelle percée.                                                                                                                                  Moins de chance de recevoir une balle à l’abdomen.                                                  Moins de chance d’être secouru dans les heures qui suivent.

 

-Voisine3

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Nouvelle: Le Manifeste du ninja

6 décembre 2010

Manifeste du ninja

 

Je ne suis pas un homme. J’ai autant envie d’être un homme que de n’être rien.

 

Je ne suis pas un objet. Je ne suis pas mon corps. Je ne suis pas ma personnalité. Je ne suis pas mon profil facebook. Je ne suis pas la somme de mes statuts, billets et liens partagés. Je ne peux pas être divisée. Je préfère l’inexistence sociale à une existence partielle. Je préfère me cacher plutôt que de n’être que ce que j’affiche.

 

J’ignore ces règles jamais écrites qui changent tout le temps. Pour les comprendre, il faut les faire soi-même. Je ne suis pas une faiseuse de règles. Je suis une suiveuse. Un mouton résigné. Je bêle donc je suis? Non. Je préfère me la fermer. Si j’étais un homme, je serais devenu prêtre. Je serais un prêtre silencieux. Les fidèles me fixeraient par en-dessous, attendant mon sermon. Vous en dites quoi, monsieur le curé? Je les regarderais me regarder et je m’en irais sans me retourner. L’ultime sermon. De toute façon, les gens n’écoutent pas. Je les comprends. Qui suis-je pour supposer que mes propos soient compétitifs avec ceux des autres? Le monde m’est inintéressant. Je ne vois pas pourquoi j’intéresserais le monde.

 

Je suis une femme voilée. Quand j’attends l’autobus, les gens s’efforcent de ne pas me regarder. Ça attire l’attention, refuser de se montrer. Je suis peut-être moche. Ou pas. Que je sois jeune et jolie, ça ne vous regarde pas. J’ai la liberté de ne pas me laver les cheveux. Il y en a qui se promène tout nu. Après un bout, on ne les remarque plus. De moi, vous ne saurez rien. Je suis cachée, jamais cochée. Je ne suis pas un dossier archivé. Dans votre tête, je reste inachevée.

 

Je n’ai pas honte, rien à cacher. Je me cache par fierté, comme on met une combinaison sur un coffre-fort. Je me masque comme un super-héros. Comme un ninja qui frappe dans l’anonymat. Les hippies et les punk ont eu leur époque. Il ne reste que le hidjab pour m’affirmer.

 

Je veux être dissociée de mon œuvre. Dissociée de mon voile. Dissociée de ces voitures qui brûlent. Dissociée de ces féministes et de ces anorexiques. J’en ai assez de me faire croire que je suis bonne, fine et capable. Que quand on veut on peut. Qu’il suffit de demander pour recevoir et qu’on récolte ce que l’on sème.

 

J’accepte mon impuissance et je veux que tout le monde le sache.

 

 

Note de la rédaction : Le Manifeste du ninja est le texte à l’origine du mouvement Nin-jab, apparu à Montréal dans les années 10. Les nin-jab ont été les premières non musulmanes à porter le voile. Le mouvement a gagné l’ensemble de la population féminine occidentale vers le milieu de la décennie, après que le foulard soit apparu sur les podiums de prêt-à-porter des plus grandes marques comme Chanel et Marc Jacobs.

Voisine3

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