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Nouvelle: Érosion subite

21 novembre 2010

Érosion subite

 

Le père peut passer des heures assis sur la véranda à ne rien faire. Le fils, lui, n’a pas la même tolérance envers l’ennui.

-Qu’est-ce tu fais, pa?

-Je regarde la plaine, mon gars.

À comprendre : je regarde le précipice.

*

Ça pourrait être pire. Il pourrait être à la place d’un médecin qui s’apprête à annoncer à une mère que c’est fini. La quantité de pilules que votre enfant a avalée était trop grande, monsieur.

Non, la pilule qu’il cherche à faire avaler, lui, n’a rien de comparable.

Papa. Je m’en vais. Je m’en vais en ville. Je vas étudier les sciences au cégep. Pis après je vas aller à l’université.

*

Ils habitent près d’un canyon. L’hiver, la neige s’accumule dans le champ vague et atteint parfois des hauteurs telles qu’on ne sait plus distinguer l’endroit où commence le ravin. On peut marcher devant la maison puis faire le pas de trop, celui qui précipite vers une chute mortelle. Le père accepte de vivre dans ces conditions parce qu’il a besoin de balises manifestes pour circonscrire son territoire. Les abîmes, c’est du concret. C’est sans retour. Ça garde éveillé.

*

Les fenêtres du camion sont baissées, la musique de la radio résonne loin dans la prairie. Des échos de CCR se répercutent jusque de l’autre côté de la gorge.

Ça pourrait être pire. Il pourrait être un caporal en uniforme qui a le devoir de se pointer chez les parents de militaires pour leur annoncer que leur aîné va revenir dans une boîte aussi grosse que la médaille qui vient avec. Ou d’un de ces sergents qui doivent informer les vieilles Siciliennes que leurs deuils devront continuer de s’amonceler les uns par-dessus les autres parce qu’un ixième homme de leur famille vient d’être assassiné par le clan ennemi.

Il descend les marches de la véranda et attend quelques secondes.

-Pa!

-Quoi?

Le père sort d’en-dessous du véhicule. Il était sans doute en train de réparer tel ou tel bout d’engin. Par quel miracle – ou malédiction – un homme aussi exclusivement manuel a pu engendrer un rejeton qui dédaigne la mécanique demeure une énigme pour les deux.

-Rien, laisse faire.

*

Sans rien dire, il s’est poussé pour devenir grand. Aussi lâche que ces pères qui abandonnent leurs enfants pour redevenir jeunes.

Onze ans plus tard, la musique de Beyoncé emplit le laboratoire des Forces Armées à Inuvik. Le fils surveille son écran d’ordinateur parcouru d’images mégapixels du fond marin arctique. Il se retient de prendre le téléphone. Il n’aura jamais la conversation qu’il aurait envie d’avoir dans les moments où la caméra rencontre le vide, suggérant la présence d’une crevasse.

-Comment ça va, mon gars?

-Ça va bien, pa.

-Pis, qu’est-ce tu fais au Pôle Nord?

-Je fais comme toi. Je regarde le précipice.

par Voisine3

4 commentaires

  1. J’adore! Franchement bon! Contente de constater que tu as repris du clavier.


    • Ouep, avec les ateliers d’écriture, j’ai pas d’excuse! Je préfère la précédente, mais je crois que mes collègues de l’atelier ont préféré celle-ci. N’empêche, je suis encore frustrée de pas être capable de continuer le fichu roman.


  2. J’adore le Purell cancérigène.


    • C’est pas la bonne nouvelle mais c’est pas grave. La menace de l’apocalypse transcende toutes les nouvelles.



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