
Nouvelle – Les nomades: À pendre ou à laisser
14 novembre 2010À pendre ou à laisser
Je me suis présenté à toi les mains liées. J’étais un bandit, c’est la première chose que tu as sue de moi. Tu as ouvert la porte et hébergé un hors-la-loi recherché. Tu as glissé un pistolet sous ton oreiller. Par prudence, pour te défendre en cas de besoin. Un peu de ouate entre le canon et ta tempe. Et pourtant, c’est toi qui a défait la corde autour de mes poignets. En missionnaire novice du vivre-et-laisser-vivre, tes mains tremblaient. Nous nous sommes revus quelques années plus tard à l’auberge de Duncan. Tu m’as supplié de t’emmener, de ne jamais te voler, de ne jamais te faire de mal. La seule chose que moi je t’ai demandée, c’est de ne pas me dénoncer.
À l’approche de Senborn Hill, je t’ai laissé camper à mes côtés dans le désert de cailloux beigasses, près d’un sillon qu’on ose à peine appeler route. À Veroza, tu as toi-même arraché mon portrait de la tente de jute qui servait de commissariat. À Liberty, je t’ai enfermée dans une des chambres au-dessus d’une taverne en faillite pendant que je dévalisais les migrants en provenance de New Babylon. À plusieurs reprises, j’ai élu comme bivouac les fondations de villes pas encore construites et à chaque fois tu en as fait ton domicile.
À tes oreilles se balançaient des perles volées à d’autres. À l’église, tu te signais avec des mains recouvertes de gants brochés, dérobés des bras froids de la dernière victime du pillage de la bourgade d’à côté.
Cela te plaisait bien que chaque soir je place la carabine entre nous au milieu du lit. Tu croyais que c’était pour nous protéger de mes ennemis, de plus en plus nombreux à s’agglutiner aux portes que je fermais derrière moi. En fait, c’était pour te protéger de moi. J’ai matérialisé la ligne à ne pas franchir comme à l’extérieur on traçait les limites du quartier prohibé au nom du salut des gens respectables. Sur tous les matelas, paillasses, nattes où nous avons dormi, je suis resté de mon côté. J’aurais dû me douter que quand une femme se pare d’interdits devant un homme comme moi, c’est pour le plaisir de le regarder les transgresser.
C’est maintenant que tu m’en veux alors c’est maintenant que je me retrouve menotté à nouveau. Aujourd’hui, en me livrant à la justice, c’est toi qui brises la seule loi que je t’ai imposée.
par Voisine3