Archive pour novembre 2010

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Nouvelle: Ces petites choses qui se multiplient

28 novembre 2010

Ces petites choses qui se multiplient


Éric et Flavie sont assis côte à côte, tous deux vêtus de blanc de la tête aux pieds. Le contraire d’une tenue de deuil. Prêts à célébrer la venue des enfants qu’ils n’ont pas encore conçus.

Un jour, Flavie portera un voile de mariée brodé par un cortège de serviteurs. Un petit page avancera dans l’allée avec un coussin sur lequel sera posée la clé de sa ceinture de chasteté. Après les confettis, ils se feront asperger de champagne et ils riront du fait que sa robe en portera des cicatrices indélébiles, de larges taches sombres en guise de souvenir. Ensuite ils tiendront un bal avec crinolines obligatoires et masques décoratifs. Les invités se disputeront les morceaux du gâteau à étages et la soirée se terminera en bataille de crémage.

 

Pour l’instant, le masque qu’ils portent les empêche de sentir l’odeur ambiante de Windex. Il y a longtemps qu’on ne s’amuse plus à imiter la voix de Darth Vader. On ne rigole pas avec la pandémie.

Ils sont assis côte à côte dans la salle d’attente. Ils clignent des yeux sous l’éclairage cru, aussi chaleureux que les néons d’un stationnement souterrain. Sur la vidéo-intercom défile un clip de la nouvelle reine du palmarès anglophone. Dans son bikini doré, elle se trémousse contre deux blacks aux muscles huilés en chantant come on baby it’s a free country come on honey I want it today.

Le vidéoclip est interrompu par une voix nasillarde. «Docteur Chenault est demandé dans l’aile C. Docteur Chenault, merci.»

La musique reprend. Ce sont les mêmes tubes qui jouent depuis deux mois. Enregistrer de nouveaux morceaux serait trop risqué : les chanteurs ont tendance à postillonner dans les micros.

 

Un jour, leurs baisers ne goûteront plus le dentifrice. Ils iront se rouler dans la boue puis le soir, ils dormiront dans de la fourrure animale non synthétique.

 

Pour l’instant, ils patientent côte à côte, les bras croisés. La table basse devant eux est d’un dépouillement lunaire. Elle pourrait servir en salle de chirurgie. Pas un journal, pas une revue. Heureusement, Éric capte internet sans fil avec son téléphone cellulaire. La seule source d’information encore hygiénique, transmise depuis le confort de votre iPhone. Tiens, cyberpresse nous apprend que le Purell a été déclaré cancérigène.

Un jour, on reviendra aux bons vieux journaux, ceux qui tachent les doigts, imprimés sur du papier fin et jauni, futurs témoins du passé. La mauvaise nouvelle annoncera la Bonne et sa Une le concernera.

Il veut connaître un peu de la souffrance du tiers-monde. Il a des envies de déluges et de sélection naturelle accélérée. Des fantasmes buboniques, car il faut bien qu’il y ait quelques morts pour qu’on puisse se proclamer survivant.

Il ne veut plus être de ces enfants-rois mages à la recherche d’une astrologie scientifiquement prouvée. Vivement la fin du monde qu’on en tire une leçon. Il rêve d’être invité à la grande fête macabre de l’Histoire, faire partie de sa liste VIP.

 

VIH, VPH, chlamydia et autres classiques. Ils attendent d’être appelés pour le test de dépistage. Pas le choix, il faut se déshabiller devant un représentant du corps médical avant de se mettre nu l’un pour l’autre.

Éric et Flavie sont assis côte à côte, immobiles. Les images de la vidéo-intercom se reflètent dans la vitre sombre de leur masque à gaz. Come on baby come on honey.

 

Voisine3

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Nouvelle: Érosion subite

21 novembre 2010

Érosion subite

 

Le père peut passer des heures assis sur la véranda à ne rien faire. Le fils, lui, n’a pas la même tolérance envers l’ennui.

-Qu’est-ce tu fais, pa?

-Je regarde la plaine, mon gars.

À comprendre : je regarde le précipice.

*

Ça pourrait être pire. Il pourrait être à la place d’un médecin qui s’apprête à annoncer à une mère que c’est fini. La quantité de pilules que votre enfant a avalée était trop grande, monsieur.

Non, la pilule qu’il cherche à faire avaler, lui, n’a rien de comparable.

Papa. Je m’en vais. Je m’en vais en ville. Je vas étudier les sciences au cégep. Pis après je vas aller à l’université.

*

Ils habitent près d’un canyon. L’hiver, la neige s’accumule dans le champ vague et atteint parfois des hauteurs telles qu’on ne sait plus distinguer l’endroit où commence le ravin. On peut marcher devant la maison puis faire le pas de trop, celui qui précipite vers une chute mortelle. Le père accepte de vivre dans ces conditions parce qu’il a besoin de balises manifestes pour circonscrire son territoire. Les abîmes, c’est du concret. C’est sans retour. Ça garde éveillé.

*

Les fenêtres du camion sont baissées, la musique de la radio résonne loin dans la prairie. Des échos de CCR se répercutent jusque de l’autre côté de la gorge.

Ça pourrait être pire. Il pourrait être un caporal en uniforme qui a le devoir de se pointer chez les parents de militaires pour leur annoncer que leur aîné va revenir dans une boîte aussi grosse que la médaille qui vient avec. Ou d’un de ces sergents qui doivent informer les vieilles Siciliennes que leurs deuils devront continuer de s’amonceler les uns par-dessus les autres parce qu’un ixième homme de leur famille vient d’être assassiné par le clan ennemi.

Il descend les marches de la véranda et attend quelques secondes.

-Pa!

-Quoi?

Le père sort d’en-dessous du véhicule. Il était sans doute en train de réparer tel ou tel bout d’engin. Par quel miracle – ou malédiction – un homme aussi exclusivement manuel a pu engendrer un rejeton qui dédaigne la mécanique demeure une énigme pour les deux.

-Rien, laisse faire.

*

Sans rien dire, il s’est poussé pour devenir grand. Aussi lâche que ces pères qui abandonnent leurs enfants pour redevenir jeunes.

Onze ans plus tard, la musique de Beyoncé emplit le laboratoire des Forces Armées à Inuvik. Le fils surveille son écran d’ordinateur parcouru d’images mégapixels du fond marin arctique. Il se retient de prendre le téléphone. Il n’aura jamais la conversation qu’il aurait envie d’avoir dans les moments où la caméra rencontre le vide, suggérant la présence d’une crevasse.

-Comment ça va, mon gars?

-Ça va bien, pa.

-Pis, qu’est-ce tu fais au Pôle Nord?

-Je fais comme toi. Je regarde le précipice.

par Voisine3

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Nouvelle – Les nomades: À pendre ou à laisser

14 novembre 2010

À pendre ou à laisser

 

Je me suis présenté à toi les mains liées. J’étais un bandit, c’est la première chose que tu as sue de moi. Tu as ouvert la porte et hébergé un hors-la-loi recherché. Tu as glissé un pistolet sous ton oreiller. Par prudence, pour te défendre en cas de besoin. Un peu de ouate entre le canon et ta tempe. Et pourtant, c’est toi qui a défait la corde autour de mes poignets. En missionnaire novice du vivre-et-laisser-vivre, tes mains tremblaient. Nous nous sommes revus quelques années plus tard à l’auberge de Duncan. Tu m’as supplié de t’emmener, de ne jamais te voler, de ne jamais te faire de mal. La seule chose que moi je t’ai demandée, c’est de ne pas me dénoncer.

À l’approche de Senborn Hill, je t’ai laissé camper à mes côtés dans le désert de cailloux beigasses, près d’un sillon qu’on ose à peine appeler route. À Veroza, tu as toi-même arraché mon portrait de la tente de jute qui servait de commissariat. À Liberty, je t’ai enfermée dans une des chambres au-dessus d’une taverne en faillite pendant que je dévalisais les migrants en provenance de New Babylon. À plusieurs reprises, j’ai élu comme bivouac les fondations de villes pas encore construites et à chaque fois tu en as fait ton domicile.

À tes oreilles se balançaient des perles volées à d’autres. À l’église, tu te signais avec des mains recouvertes de gants brochés, dérobés des bras froids de la dernière victime du pillage de la bourgade d’à côté.

Cela te plaisait bien que chaque soir je place la carabine entre nous au milieu du lit. Tu croyais que c’était pour nous protéger de mes ennemis, de plus en plus nombreux à s’agglutiner aux portes que je fermais derrière moi. En fait, c’était pour te protéger de moi. J’ai matérialisé la ligne à ne pas franchir comme à l’extérieur on traçait les limites du quartier prohibé au nom du salut des gens respectables. Sur tous les matelas, paillasses, nattes où nous avons dormi, je suis resté de mon côté. J’aurais dû me douter que quand une femme se pare d’interdits devant un homme comme moi, c’est pour le plaisir de le regarder les transgresser.

C’est maintenant que tu m’en veux alors c’est maintenant que je me retrouve menotté à nouveau. Aujourd’hui, en me livrant à la justice, c’est toi qui brises la seule loi que je t’ai imposée.

 

par Voisine3

 

 

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