Archive pour le 25 janvier 2010

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Nouvelle – Les nomades: Meg White

25 janvier 2010

Meg White

Les filles de Dodge City ont toutes à peu près la même histoire : elles ont fui un père ou un mari, elles se sont mises à boire, elles ont flambé toutes leurs économies et une fois fauchées, elles se sont mises à faire des faveurs au proprio pour un verre ou deux de plus, et quelques mois plus tard elles ont leurs clients réguliers et ponctuels. C’est l’histoire la plus banale en ville. Mais une fille qui franchit toutes ses étapes en moins de vingt-quatre heures, il aurait dû se douter que c’était louche.

Meg White était arrivée à Wichita un samedi après-midi. Le soleil n’était pas encore couché qu’elle était déjà en train de danser sur le comptoir du bar de l’hôtel, une épaule découverte et une bouteille de whiskey à la main.

Elle avait fait la même chose à Chesterfield, puis Jefferson City, puis Emporia. Elle s’installait dans l’endroit le plus fourni en prostituées, se commandait un verre, puis à la fin de la soirée, elle demandait «qu’est-ce qu’une fille doit à faire par ici pour continuer à boire quand sa bourse est vide?» En général, elle n’attendait pas la réponse avant de délacer ses bottes. À Wichita, elle ignorait encore que les filles de l’Ouest n’ont pas l’habitude de retirer leurs chaussures.

Les clients de l’hôtel la regardèrent s’agripper au bar pour garder son équilibre, dérouler ses bas noirs, puis les jeter dans la foule en espérant faire un heureux parmi les consommateurs de divertissement. Mineurs, chasseurs, joueurs, voleurs, ranchers la suivirent des yeux alors qu’elle montait sur le comptoir et criait «Je suis une pute, ouais!»

C’est exactement ce qu’elle avait fait aussi à Emporia. On l’avait vu à maintes reprises disparaître avec un client, qui le lendemain se vantait à tout le monde qu’elle ne lui avait pas fait débourser un sou.

«Salut, je suis Meg la Catin» disait-elle à toute occasion. À Jefferson City, quelqu’un lui avait un jour répondu : «Mon œil. Une vraie pute ne ferait jamais ça gratuitement.» À Emporia, on l’avait chassée parce que les autres filles se plaignaient qu’elle leur faisait perdre des profits. C’était selon elles de la compétition déloyale. 

Il était de ceux qui jamais n’avait révélé à personne que la prostituée Meg White ne lui demandait rien en retour de ses faveurs. Il s’en était flatté. Il avait cru qu’il s’agissait d’un privilège. Il se croyait spécial, doué. Or, voilà que cette fille qui l’avait tant attendri à Chesterfield se retrouvait devant lui à Wichita en train de faire le même numéro, et qu’il apprenait qu’elle ne faisait jamais payer personne.

En vérité, Meg White était une riche héritière qui pouvait très bien se permettre d’aller de ville en ville sans se soucier de ses comptes. Tout le gratin de Chicago la connaissait. Elle était toujours à la recherche du meilleur moyen d’être l’objet des ragots des messieurs aux chapeaux haut de forme et dames aux mèches boudinées. Il y avait des gens à Chicago qui auraient fait  n’importe quoi pour leur nom soit mentionné dans une conversation sur les péripéties de l’Ouest.

C’est à Dodge City qu’il la revit quelques années plus tard. Elle ne dansait plus sur les tables du Long Branch Saloon. Elle faisait désormais son boulot en regardant ailleurs. Elle avait les yeux cernés et ne riait que pour humilier les clients.

Il apprit qu’elle en avait eu marre d’être constamment démasquée, alors à Dodge City elle s’était mise à charger le tarif de base. C’est beaucoup moins gai quand on se fait payer.

-Voisine 3

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